Sensibilités féminines et masculines aux vins: Les conclusions

L’analyste

Notre couple a passé quelques jours de vacances avec Pierre-André Chiappori et Kristina Orfali, son épouse. Elle nous annonça en primeur que son mari, franco-monégasque, venait d’être élu à l’Académie des Sciences Morales et Politiques, section économie politique, statistique et finances.

Des études supérieures de mathématiques, de statistiques, de sciences économiques, des travaux et publications multiples dans les plus sérieuses revues l’ont amené au poste prestigieux de professeur d’économie à l’Université de Columbia en 2005. Lors de sa réception sous la Coupole à l’Institut de France, le 14 janvier 2019, cinq chercheurs, prix Nobel d’économie contemporaine furent présents. Impressionnant.

Je lui avais longuement raconté l’expérience que j’avais conduite. Au vu des résultats, il se prit au jeu de l’analyse. Les hommes furent désignés par les lettres de A à E, les femmes de F à J,

Je le remercie de tout cœur de son interprétation des résultats statistiques que je publie ci-après.

Rare présence de l’ouvre-boîte à sardines

Interprétation des résultats statistiques par P.A. Chiappori

Les Préférences

On note un très net biais lié au sexe. Plus précisément, les dégustateurs femmes ont une nette préférence pour les millésimes les plus ‘arrondis’. Chez les hommes, la tendance est clairement inverse : tous les dégustateurs préfèrent en moyenne les vins les plus tendus, à une exception près : le dégustateur A, qui avait dès l’abord indiqué sa préférence pour les vins arrondis.

Dans le détail 

Chacune des 5 dégustateurs femmes préfère le plus souvent (3 ou 4 fois sur5) les millésimes arrondis que les millésimes tendus.

Chacun des dégustateurs hommes, sauf A, préfère le plus souvent (3 ou 4 fois sur 5) les millésimes tendus que les millésimes arrondis. La seule exception est A qui, conformément à ses annonces préliminaires, choisit toujours le millésime arrondi.

Pour chacun des 5 vins, une majorité de femmes (entre 3 et 5) préfère le millésime arrondi.

Au contraire, les hommes (à l’exception de A) préfèrent le millésime tendu pour tous sauf 6. Le vin 6 fait figure d’exception, au sens où tous les dégustateurs, hommes ou femmes, préfèrent le millésime le plus arrondi – ce qui suggère que dans ce cas le choix ne se fait pas sur la seule acidité.

Enfin, et de façon globale 

Les dégustatrices, sur un total de 25 choix (5 vins x 5 dégustatrices), choisissent 18 fois le vin le plus rond, soit dans 72% des cas.

Pour les dégustateurs (sauf A), sur un total de 20 choix (5 x 4), le vin tendu est choisi 14 fois, soit 70% des choix. A, lui choisit le vin rond dans 100% des cas.    

Ces résultats suggèrent deux conclusions. D’une part, le biais lié au sexe est clair. Malgré la faible taille de l’échantillon, la différence entre hommes et femmes est extrêmement significative statistiquement (même au seuil de 1%, l’absence de différences est nettement rejetée). En second lieu, il est clair que le choix entre millésimes ne porte pas uniquement sur l’acidité (ou la tension). En revanche, il est extrêmement improbable que le choix ne soit pas largement lié soit à la tension (ou peut-être à d’autres caractéristiques fortement corrélées à la tension). Si les choix étaient déterminés par des caractéristiques sans liens avec la tension, le résultat observé aurait moins d’une chance sur mille de se produire.

Pièce unique à détail maçonnique. Le tire-bouchon en équilibre délicat sur son socle.

Les Concordances

Il est intéressant de rapprocher ces choix des déclarations préliminaires sur les préférences (‘en général, préférez-vous les vins plutôt tendus ou plutôt arrondis ?’). Pour les hommes, la concordance est presque exacte. A déclare préférer les vins arrondis, et choisit toujours le vin le plus arrondi ; les autres dégustateurs affirment aimer les vins tendus, qu’ils choisissent de façon largement majoritaire.

Au contraire, quatre des cinq dégustateurs femmes déclarent préférer les vins tendus, mais choisissent plus souvent les millésimes les moins acides ; seule F choisit majoritairement les vins arrondis qu’elle déclare préférer.

Les Différences

Enfin, la réponse à la question sur la tension (‘quel vin est, à votre avis, le plus tendu ?’) offre aussi une différence saisissante entre sexes. Les hommes ne se trompent que rarement : sur 25 réponses (5 vins x 5 dégustateurs), on n’observe que 4 erreurs (soit environ 15%). De fait, chaque dégustateur homme donne une réponse exacte dans la majorité des cas, et pour chaque vin le jugement de la majorité des dégustateurs hommes est exact.

Le cas des femmes est très différent : 10 erreurs, soit un pourcentage élevé (40%). Il apparaît, cependant, que ces erreurs sont corrélées aux préférences : sur les 10 erreurs, 6 correspondent à des situations où la dégustatrice considère comme plus tendu le vin qu’elle préfère, alors que c’est en fait le plus rond ; incidemment, cette situation ne se produit qu’avec les dégustatrices ayant déclaré préférer les vins tendus. Si l’on écarte ces cas, le pourcentage d’erreurs est pratiquement égal à celui des hommes. Plus frappant encore : si l’on ne considère que les choix des dégustatrices, et que l’on suppose que le vin choisi est le plus rond, le nombre ‘d’erreurs’ tombe à 7 ; et pour chaque vin, le millésime le plus souvent choisi par les dégustatrices est toujours le plus rond. Tout se passe comme si le goût des dégustatrices était aussi sûr que celui des hommes pour identifier la tension (ou, dans leur cas, la rondeur) ; c’est l’interprétation qu’elles donnent de leurs choix qui fait problème, dans la mesure où elles ont tendance à attribuer leur choix à une préférence pour la tension – alors que c’est l’inverse.

Tire-bouchon à cloche

Les Conclusions

Au total, une interprétation possible serait la suivante :

Une ‘norme sociale’, implicite parmi les dégustateurs, semble poser que les vins tendus sont en général plus intéressants. Par norme sociale, on entend un jugement commun à beaucoup d’experts, et qui acquiert peu ou prou une valeur normative -disons, une référence en matière de bon goût.

Cette norme est largement masculine, au sens où elle reflète une préférence pour la tension qui est majoritaire dans la partie masculine de la profession, alors que les dégustatrices semblent avoir le goût opposé.

Cependant, la norme paraît intériorisée par les dégustatrices ; il est frappant de constater que quatre sur cinq d’entre elles affirment préférer les vins tendus, affirmation contredite par leurs choix.

On assiste alors à une rationalisation a posteriori, les dégustatrices choisissant le plus souvent le millésime rond, mais en lui attribuant une tension supérieure pour rétablir une cohérence entre leurs choix et les préférences qu’elles affichent.

PS (pour Petit Supplément)

Domaine Ferret

Puisque l’appellation Pouilly-Fuissé Premier Cru a été reconnue je veux rendre hommage aux femmes qui ont propulsé sa notoriété. L’oenologue Audrey Braccini l’actuelle directrice du domaine Ferret de 18 hectares devient historienne en me racontant que Jeanne Ferret « a démarré en utilisant Tête de Cuvée et Cuvée Hors Classe à la fin des années 70, le nom de la sélection parcellaire apparaissant très vite dès 1983. »

La propriété ne possède plus des étiquettes anciennes. Celles-ci et les suivantes reproduisent celles de Mme Ferret. Celles du millésime 2020 contiendront l’appellation Premier Cru

Mme Braccini a évidemment continué cette audacieuse innovation d’une époque plutôt récente et le domaine s’enorgueillit d’inscrire sur son Cv Le Clos et Perrières comme futurs Premiers Crus, bien que le mot Clos pouvant prêter à confusion, il pourrait évoluer ou changer. Autre Premier Cru à citer, Ménétrières. Puis Tournant de Pouilly qui se nommait Vers Pouilly et qui prendra le nom de P.C. Les Reisses, car il existe un lieu-dit Pouilly sur la commune de Solutré-Pouilly.

L’enchevêtrement des terroirs et lieux-dits est un puzzle insoluble. Dans le cas présent on aura unifié, simplifié. Ce n’est pas si courant de se faciliter la vie (des appellations) quand on peut se la compliquer administrativement! On doit bien cela à ce terroir dont le Cabinet Sigales indique que « Plus de 330 millions d’années séparent les roches les plus anciennes…des calcaires qui affleurent! » On s’en doutait…

Jo GRYN

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