CRUS BOURGEOIS : VINS A BOIRE

Les trente glorieuses, avez-vous dit ?

CHATEAUX A VENDRE

Rien ne va. Qui oserait parler d’années bénéficiaires ou de décennies comme les trente glorieuses dans le vignoble bordelais ? La création du diplôme d’œnologue en 1955 a été suivie, l’an d’après par un gel destructeur inouï dans les vignobles français. On a complanté comme on a pu dans les meilleurs terroirs, en remplaçant un à un des ceps qui n’avaient pas résisté à côté des autres. D’une façon générale les vignerons ont tout arraché pour replanter. Ceux qui ne possédaient pas le nerf de la guerre ont vendu.Ceux qui en avaient les moyens ont racheté ces terres pour une bouchée de pain. Plus garve encore, la crise pétrolière de 1973 et la médiocrité des millésimes suivants conduit à de nouvelles ventes de propriétés, comme le relève Jean-Michel Cazes dans l’admirable livre (1) qui vient de paraître. Pourtant le progrès est présent. Cazes précise, à Lynch-Bages,  « en un ou deux ans, le tracteur enjambeur remplace les neuf chevaux de l’écurie .» 

Pourtant, dans ces années-là et peut-être à cause d’elles, les vaguelettes réformatrices se succèdent. On se réunit, on s’organise, on se regroupe. Le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) a vu le jour en 1948. Il promeut le vin et ce n’est pas tâche négligeable. Le Syndicat des Crus Classés fait parler de lui. D’autre part les Crus Bourgeois traînent la patte. Pire même, « à la fin des années soixante, la mention cru bourgeois est galvaudée.»

UN EPISODE INEDIT :  LA FRONDE « CLASSEE »

Surprise, on avance à grandes enjambées. En avril 1972 paraît enfin le règlement qui ouvre la révision des Classés 1855. Mais cette publication officielle ne se limite pas à ces seuls vins. On l’ignore encore aujourd’hui. Pourtant elle parle également d’autres crus, les Exceptionnels et les Bourgeois ! De quoi déclencher une tornade dans le Bordelais. Imaginez la situation : A côté des quatre Premiers historiques et de la promesse de l’ascension de Mouton-Rothschild à leur côté,il existe déjà une dizaine de Premiers 1855 à Sauternes, plus Yquem, Premier Supérieur . Et à Saint-Emilion, c’est pareil depuis 1959, avec d’autres mots, les Premiers « B » et deux nommés « A » Ausone et Cheval Blanc. Quel pataquès en puissance. Et là, au-dessus au sommet de la pyramide, se grefferaient les Crus Exceptionnels. Cet épisode n’a jamais été raconté. Il faut d’urgence faire retomber le soufflé, calmer le volcan en ébullition. Les Exceptionnels ne peuvent se situer en tête, au sommet de la hiérarchie. On frise le ridicule. On l’évite : deux mois plus tard, paraît un arrêté revu et corrigé : les Exceptionnels se nommeront Crus Bourgeois Exceptionnels. On respire, on n’a jamais éteint un brasier aussi rapidement au sein de l’administration vinicole.

UN PRESIDENT ACTIF

Jean Miailhe est devenu le président du syndicat des Crus Bourgeois. Qu’importe les flacons, il faut faire connaître ces « non classés » de 1855, sauvés de l’oubli et de l’ivresse par le classement de 1932, non officialisé.

Homme charmant, d’un total désintéressement, Jean Miailhe avait créé le syndicat des Crus Bourgeois en 1962, riche de cent-cinquante adhérents. Il se démena pendant ces sombres années jusqu’au début de la décennie suivante. Elle redonna enfin le sourire aux Médocains. Je me souviens que c’est lui qui me donna à lire le texte suivant :

« Malgré la hausse actuelle, il est possible d’avoir à des prix parfaitement accessibles de très grands vins : ceux des crus bourgeois du Médoc. Peu de crus offrent autant de garanties que ceux-ci. » Ces lignes révélatrices remontent à 1933 mais, on ne l’a jamais souligné, le classement de 1932 excluait les vins des mauvaises terres (marais et palus)   et recommandait l’obligation de plantations en cépages fins !

DES VINS A BOIRE

Jean Miailhe se montra un ambassadeur convaincant d’autant plus que le négoce belge était friand de ces vins. Les prix des Classés 1855 s’envolèrent littéralement avec le millésime1982. Jean Miailhe que j’avais rencontré m’analysa la situation : « Avec le recul, la grande crise due au choc pétrolier nous à moins touchés : on ne spéculait pas sur nos vins dont les prix étaient bas et ils ne pouvaient descendre davantage. On n’achetait pas nos vins pour spéculer, mais pour les boire ! »

Le château de Miailhe toujours resté en retrait de son action présidentielle. Notez la mention cru bourgeois.

J’organise un banc d’essai sur ces non classés. Cinquante-sept vins distribués par les négociants belges, acceptèrent de jouer le jeu. Il en résulta comme convenu une longue narration publiée dans le supplément belge du magazine GaultMillau de septembre 1984. Le podium alphabétique pour les Châteaux Maucamps, Meyney et Poujeaux. Sans modestie, je suis le premier à avoir braqué les projecteurs médiatiques sur ces Crus de l’ombre.

DE L’OMBRE A L’ECLAIRCIE

Président et homme heureux, Jean Miailhe saisit la balle au bond et suggéra qu’une telle opération pourrait être organisée en France pour le magazine. Christian Millau marqua immédiatement son accord. Cette deuxième dégustation eut lieu en mai 1985, sur le déjà magnifique millésime 1982. On dégusta septante échantillons et je pus y aller d’un enthousiaste « l’homogénéité de la production est surprenante. » 

J’avais dû être influencé par les clairvoyantes lignes d’Émile Peynaud qui écrivit, en cette nouvelle décennie, que «  le raisin est écrasé en liqueur sans égale pour le plaisir et la santé de l’homme. » Le palmarès fut éloquent avec un podium de choix qui couronna le Château Haut-Marbuzet.

Rétrospectivement je rends hommage à Millau qui accepta de publier plus de six pages dans le magazine de juin 1985.

DE L’ECLAIRCIE A LA COUPE

Miailhe m’en remercia et proposa de m’offrir les bouteilles de réserve qui n’avaient pas été ouvertes.

Ne me demandez pas pourquoi, mais j’ai décliné cette invitation, lui disant qu’on devrait faire quelque chose d’autre avec ce lot vineux, trop préoccupé, peut-être, à regarder le tournoi de Roland Garros. Rappelez-vous. En huitième de finale Henri Leconte bat son compatriote, le favori Yannick Noah tandis qu’en finale Mats Wilander remporte le trophée face à Yvan Lendl. Deux défaites des favoris.

Jean Miailhe me reçut à dîner en compagnie du directeur du Groupement d’Intérêt Économique (GIE), Jean-Louis Viaut. Jean arrosa le dîner des meilleurs millésimes et sur le tard proposa de m’introniser à la Commanderie du Bontemps. Je refusai cet honneur purement folklorique. J’avais une idée en tête.

Pourrait-on assimiler une dégustation de vins sur le modèle d’un tournoi de tennis ? J’imaginai qu’on fasse se rencontrer par tirage au sort des crus, l’un contre l’autre, sur trois millésimes, jugés par des jurys de trois professionnels, grands chefs, oeonologues, sommeliers, courtiers. Trois fois trois votes, celui qui récolte cinq points, la majorité, est qualifié pour le tour suivant et ainsi de suite jusqu’à la finale. Mon patron, Millau, m’avait donné immédiatement son accord à condition que je m’occupe de tout. Il était comme cela, Christian.

De ma vie, je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi peu ludique que Viaut. Il me donnait l’impression d’ignorer l’existence de mots comme le tiercé ou le Loto avec un ou deux « t » selon la France ou la Belgique. En revanche Miailhe et le président du GIE, Dominique Hessel, concert à quatre mains, appuyèrent mon idée. Sceptique, Viaut accepta de se prêter au jeu et d’apporter toute l’intendance technique, ce qu’il fit à la perfection. Une occasion se présentait : ce salon de vins pas très connu, Vinexpo, allait arriver et le GIE disposait d’un kiosque en dehors des halls.

On réunit en peu de temps cinquante Crus Bourgeois qui avaient mis à notre disposition les millésimes 1983, 1982 et 1981. De son côté, Millau avait invité une brochette de chefs multi-toqués et de sommeliers réputés. Cette première matinée artisanale connut des passages à vide car les jurés quittaient souvent le kiosque pour se rendre dans le grand hall de Vinexpo. Je souris en me rappelant demander à Millau de partir à la recherche de ses invités, dispersés dans le grand hall. Il le fit de bonne grâce, je lui suis encore reconnaissant et tout finit par s’arranger. La Coupe des Crus Bourgeois était née. Elle vit la victoire de Haut-Marbuzet (Saint-Estèphe) devant Tour du Haut-Moulin (Haut Médoc) ; Duplessis-Fabre (Moulis) et Meyney (Saint-Estèphe) figurants comme lauréats en tant que demi-finalistes. Ce fut pour moi l’occasion de sceller une amitié avec Dominique Hessel et Henri Duboscq, le vainqueur, que je rencontrais peu après. Toutes deux ne se sont démenties ou affaiblies depuis !

Dans les deux pages qu’on consacra à la coupe dans le Spécial Vins de septembre du magazine, on donnait rendez-vous au Vinexpo suivant, celui de 1987.

C’était sans compter sur le succès. Ni Hessel, ni Millau, ni « Bordeaux » n’avaient envie de patienter deux ans pour une deuxième édition. Elle eut lieu dans le restaurant bordelais, le Saint-James où œuvrait ce grand chef que fut Jean-Marie Amat. Quatre-vingt-cinq Crus avaient présenté les bouteilles de 1984, 1983 et 1982 à la compétition. Le succès et les retombées médiatiques accentuèrent tant et plus les propriétaires des Crus Bourgeois. Par conséquent le nombre de participants ne cessa d’augmenter au fil des années.

LES LAUREATS

1985 Château Haut-Marbuzet (Saint-Estèphe)

1986 Château Maucaillou (Moulis)

1987 Château Labégorce-Zédé (Margaux)

1988 Monbrison (Margaux)

1989 Château Sociando-Mallet (Haut-Médoc)

1990 Château Monbrison (Margaux)

1991 Château Poujeaux (Moulis)

1992 Château Le Crock (Saint-Estèphe)

1993 Château Pibran (Pauillac)

1994 Château Les Ormes de Pez (Saint-Estèphe)

1995 Château Poujeaux (Moulis)

1996 Château Pibran (Moulis)

1997 Château les Ormes de Pez (Saint-Estèphe)

1998 Château Ramafort (Médoc)

J’ai recueilli le témoignage de Henry Duboscq sur les conséquences de cette coupe. Je n’hésite pas à la publier.

« En 1985 Haut-Marbuzet a gagné la première coupe des crus bourgeois du Médoc créée par Jo Gryn.

Était-ce la contingence d’affrontements favorables ? Était-ce la qualité supérieure de Haut-Marbuzet ? Peut-être les deux. Toujours est-il que cette première coupe gagnée, eut un effet retentissant sur le public qui, oubliant « le vocable crus bourgeois » pensait que Haut-Marbuzet avait gagné l’équivalent de la coupe du monde, tout vins confondus, Parce que je fus le premier vainqueur, le public continue d’associer Haut-Marbuzet à cette victoire. Dans l’esprit populaire, Haut-Marbuzet reste le vainqueur éternel de la « coupe des vins » au point que je puisse dire :

« Haut-Marbuzet reçut un baiser de l’histoire

Quand la coupe des vins, en a lancé la gloire. »

La coupe fut suspendue. Grâce à l’impulsion de Jean Miailhe une Commission pour une remise à zéro du classement de 1932 entrait en chantier et sans doute, à tort ou à raison, on avait craint qu’elle puisse influencer le futur jury.
La suite se présentera comme un feuilleton aux rebondissements successifs et explosifs.

Jo GRYN
  1. Bordeaux Grands Crus – La reconquête. (Glénat 2022)

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