Bordeaux rouges Grands millésimes

J’ai contacté des professionnels que je tiens pour des dégustateurs d’une extrême compétence en leur demandant quels étaient leurs trois millésimes préférés du vingtième siècle, entre 1945 inclus et 1999 pour être précis. Ils ont tous l’expérience de ces vins, ont tous dégusté des dizaines de milliers de ces bouteilles. Ils en ont produits, conseillés, écrits, commentés. Leurs avis sont précieux, variés, parfois inattendus. Je les remercie vivement d’avoir répondu.


L’avis des experts

L’ordre alphabétique donne le premier mot à Hervé Berland, directeur du Château Montrose. Pas simple annonce-t-il en préambule, à cause « des écarts entre rive gauche et rive droite. » Sa réponse: 1953, 1959, 1990 car « dans ces millésimes-là, tout le monde a fait un très grand vin. »

Modèle à cloche

Fondateur et rédacteur en chef du Guide Bettane + Desseauve, Michel Bettane figure à coup sûr comme le journaliste français le plus fiable et le plus écouté . Son tiercé est 1949, 1959 et 1982. Il place ensuite 1952, 1953 et 1989.

La brosse enlève les impuretés ou déchets de bouchon


Auteur prolifique, Pierre Casamayor est le doyen des chroniqueurs, toujours en activité à la Revue du Vin de France à laquelle il collabore depuis des décennies. L’oeil vif, le jugement sans équivoque, ce physicien oenologue qui fut également professeur est un as de la vulgarisation. Je ne pouvais pas ne pas m’adresser à lui. Son tiercé comporte plus de trois vins. Il précise: « Je pense que les grands millésimes de Bordeaux vont par deux, en reflétant les tendances de l’époque. »
« 1945 et 1947 dans l’euphorie de la victoire et du retour des conditions techniques. 1959 et 1961 après des années faiblardes et par contraste peut-être les meilleurs millésimes du siècle. Seul le 1982 se trouve un peu esseulé, mais il y a eu en cette année chaude beaucoup d’accidents de vinification. 1989 et 1990 où l’on commence à sentir l’influence de la critique américaine et où les chais d’architectes commencent à coloniser le paysage. »
Merci Pierre pour ce résumé d’anthologie. Je l’ai relancé pour se limiter à trois millésimes, à titre de l’ami qu’il est. Il était au début de ce siècle le doyen de la faculté d’oenologie et m’avait proposé de collaborer à la réécriture de l’Anthologie des Vins et Alcools d’Alexis Lichine comme si lui, l’empereur, me décernait un bâton de maréchal. Son tiercé final est 1947, 1961 et 1990. La prochaine fois que nous nous verrons je lui marquerai mon accord sur les deux premiers et lui ferai valoir d’autres charmes inégalables, ceux des des 1982 et des 1989. Bouteilles à l’appui.

C’est aussi et surtout un tire-bouchon pour gaucher!


Jean-Michel Cazes (Château Lynch-Bages) cite 1959,1982 et 1989 en trio de tête, suivi des 1955, 1990 et 1962. « Tous ces millésimes montrent un équilibre parfait, de la vigueur alliée à la finesse et un grand potentiel de vieillissement. Peut-être faudrait-il ajouter 1945, 1947 et 1948 que certains évoquent aussi beaucoup. »

Boîte à outils avec l’Indispensable


Ancien directeur technique du Château Lafite et du Château Rieussec, Charles Chevallier devenu un retraité, doré du prestigieux titre d’Ambassadeur des Domaines Barons de Rothschild cite, « pas forcément dans l’ordre » 1953, 1986 et 1996.

Directeur général délégué du Domaine Clarence Dillon (Haut-Brion), Jean-Philippe Delmas cite deux paires, les 1959 et 1961, puis 1989 et 1990.


Homme protéiforme, j’ai rencontré Philippe Faure-Brac quand il fut sacré Meilleur Sommelier du Monde. Il n’a pas attrapé pour autant la grosse tête, a ouvert un chouette bistro à Paris, La Table du Sommelier riche d’une cave digne d’un trois étoiles, a publié plusieurs livres, s’est dévoué pour que soit officiellement reconnu le titre de sommelier en tant que Meilleur Ouvrier de France. Et pour déposer un beau bouchon sur le magnum, c’est un homme charmant. Ses trois meilleurs millésimes: 1959, 1961, 1982. Il a ajouté ses trois meilleurs Bordeaux de cette époque, Mouton-Rothschild 1945, Cheval Blanc 1947 et Lafite 1959. Qui dit mieux?

Tire-bouchon de voyage, démonté

Je veux vous présenter Fiona Morrison que j’ai rencontrée à plusieurs reprises dans les vignes bordelaises. Elle était une des rares Master of Wine, un diplôme gagné haut la main en 1994, une époque où rares étaient les femmes qui pouvaient se targuer de placer M.W. à côté de leur signature. Il faut lui faire entière confiance dans l’analyse qu’elle a eu l’amabilité de me fournir. Avec une introduction que nous partagerons sans réticence: « Les grands vins de 2019 n’ont rien à voir avec les grands vins de 1959. Après 1945, c’est surtout le 1947 qui continue à séduire avec son fruit si riche, sa texture veloutée et les niveaux d’alcool jamais vus. Personnellement je préfère le 1959 à 1961, avec davantage de grands vins sur les deux rives et la classe de vins comme Pétrus, Vieux Château Certan, Lafite et Léoville Las Cases est grandiose. Ce premier millésime chaud a servi ensuite à expliquer pourquoi le 1982 a été un si grand succès. Bordeaux avait, après 1982, enfin les moyens d’améliorer les vignes et les chais jusqu’au point que nous pouvons presque dire qu’il n’y a plus de mauvais millésime dans le Bordelais. » Pressée par moi de me donner son podium, elle se livre: 1947, 1959 et 1990.

Le même monté


Figure incontournable du Libournais, directeur des Etablissements Jean-Pierre Moueix, Christian Moueix annonce le tiercé suivant: 1947, 1961, 1989. Il ne cache pas son classement du siècle actuel, avec 2018, 2019 et 2020 « tant Bordeaux profite du réchauffement. »


Sommelier pendant des décennies à La Tour d’Argent, ce restaurant dont les caves recèlent des dizaines de milliers de bouteilles, David Ridgway donne le tiercé 1945, 1961 et 1982 « des vins presque trop grands, voire trop classiques. » Il complète sa liste de 1953 et 1966, « millésimes qui m’ont toujours donné beaucoup de plaisir. » Plus 1985, « qui n’est peut-être pas un grand millésime, mais possède une très grande buvabilité. »Responsable des vins de l’e-boutique du restaurant, il nous donne les prix ahurissants suivants pour des 1961 qu’il a dégustés à plusieurs reprises ces deux dernières décennies: 22 825 euros pour les Haut-Brion et Latour, Montrose à 5 470 euros, La Conseillante 6 740 euros et indique ne pas tarir d’éloges sur eux.

La pointe pour casse la cire

Oenologue conseil reconnu dans le monde viticole, ayant travaillé comme consultant dans une quinzaine de pays, Michel Rolland, également propriétaire à Pomerol, convient volontiers que « c’est dur de faire un choix de trois millésimes sur les 45 proposés » et ajoute comme pour se faire pardonner que « cela n’engage que moi,«  avançant1945, 1961 et 1982 auxquels il attribue cinq étoiles, puis un deuxième trio, juste derrière, avec 1947, 1989 et 1990. Sa mémoire des meilleurs vins de ces quarante-cinq millésimes comprend Mouton-Rothschild 1945, Pétrus 1947 , Latour 1982, Cheval Blanc 1989 et Haut-Brion 1990. Un palmarès qu’enviera tout oenophile digne de ce nom.

Modèle fréquent avec l’ancre

Elle est l’âme et la directrice de Haut-Bailly, ce cru classé de Graves auquel elle confère un charme incomparable, supplémentaire, quasiment unique. Véronique Sanders fait corps avec son terroir et retient « 1961 pour l’élégance, la longévité, la fraîcheur de ce millésime qui ne se lasse pas de nous surprendre, 1990 pour la puissance et la complexité d’un millésime solaire, 1998 pour les vins de notre appellation, avec les plus beaux merlots produits soutenus par des cabernets d’une très grande trame. »

En tête de clown


Officiellement cuisinier-restaurateur, j’ai connu Robert Vifian comme un fort bon dégustateur dans les années 1980. Il est devenu, depuis, un des dégustateurs à briller dans le monde, à l’égal de Robert Parker. Collectionneur d’art contemporain, il se plonge sans souci dans la connaissance des vieux bordeaux comme des tableaux de notre époque et cite 1949, 1959, 1990 puis 1961 qu’il avait préalablement placé dans son tiercé.

Conclusions


Une première évidence. La qualité moyenne a sensiblement augmenté au fil des décennies et les millésimes médiocres se font denrée rare à la différence des bons. Ceux-là se boivent sans mal, ils sont d’une « buvabilité » acceptable, ne créent ni maux de tête, ni aigreur ; ceux-ci procurent des plaisirs imprévus. Quels sont ceux du siècle dernier qu’on tient pour « immortels ? »

Que j’adjoigne ou non mon tiercé (1959,1961 et 1982) suivi du trio composé de 1947, 1989 et 1990, les conclusions à tirer sont relativement simples. Le quatuor qui forme les « immortels » englobe 1959,1961, 1982 et 1990 tandis que 1947 se place au pied du podium. A une exception près (les 1970) chacune des décennies a eu moins son « éternel. » Le siècle en cours comporte déjà autant de diamants d’exception que les quarante-cinq millésimes que nous avons parcourus ensemble.

Chaque décennie possède deux ou trois diamants. Il n’en reste pas moins qu’après les 1961 et 1966 on dû attendre seize ans pour retrouver un millésime d’une aura exceptionnelle. Entre les deux le médiocre enchaînait les catastrophe climatiques. « Ils étaient ce qu’ils furent et on les a bus », aimait à rappeler Robert Goffard. Les 1982 gardent près de quarante ans après leur naissance une aura exceptionnelle. De cette décennie 80, je garde un faible pour les 1985. Elle s’enrichit des 1989 d’un charme voluptueux qui leur est propre.
La décennie suivante s’ouvrit sur le majestueux 1990. Les 1995 me laissent plus que de bonnes surprises. Je tiens ce millésime comme celui de mes coups de cœur, principalement pour les Saint-Emilion et Pomerols, riches à l’image des 1998. Ces millésimes ont de grosses cotes dans les salles de ventes. Et si le 2000 fait partie du siècle nouveau, il possède la magie attribuée à ce millésime unique par ses trois zéros, premier d’une splendide longue série qui en a enfanté déjà énormément en vingt ans.

Jo GRYN

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