Les Bordeaux de 1961

Les Prémisses

En 1979 le vin commençait à peine à faire parler de lui, médiatiquement s’entend. On m’affirmait, sans que j’y croie vraiment, que les dégustations n’existaient pas. Les notables possédaient certes des caves mirifiques, mais on buvait entre soi, en famille. Une des premières séances publiques, médiatisées eut lieu en Suède dans les années 1970. Des 1961 furent passés au crible et on en parla dans quelques revues spécialisées. Effet bénéfique de la médiatisation, un grand amateur belge bien pourvu dans ce millésime se montra jaloux et en organisa une à son tour.

Convié par chance autant que par hasard, je rencontrai ce « pourvoyeur » de bouteilles, un industriel flamand qui m’expliqua avoir longuement réfléchi au millésime unique qu’il allait soumettre aux papilles d’un jury de dix-huit personnes.


Il avait écarté les 1945 et 1947, jugés d’une autre époque, les 1970 « trop jeunes ». Restaient en lice les 1966, 1964 et 1961. Ce dernier, un des meilleurs de l’après-guerre fut retenu, comme celui de la dégustation suédoise dont j’avoue que j’ignorais presque tout. C’était déjà un millésime historique dans le Bordelais.

Remontée dans le temps

Les relations entre la propriété et le négoce, par l’intermédiaire des courtiers, empreintes des plus larges sourires de façade ont toujours été un combat d’influence entre les deux parties. On était loin du vin moderne à cette époque. Dans les années 50 on achetait un cru classé de Bordeaux pour une bouchée de pain et un beau Bourgogne pour une poignée de riz. La propriété souffrait, le négoce faisait la loi et pesait de sa puissance commerciale sur la propriété. La mise en bouteilles au domaine était loin d’être généralisée, malgré les efforts du baron Philippe de Rothschild qui la prônait depuis les années 1920.

Il faut se remémorer que les négociants vendaient les vins de leur mise comme ce fut le cas pour les grands Pomerols des Ets. J.-P. Moueix. Il fallut attendre la fin de la décennie 60 pourque la mise à la propriété soit généralisée. Les différences de qualité s’avérèrent sensibles. Je me souviens d’une dégustation à l’aveugle de cinq bouteilles de Pétrus dans le millésime 1947. Par sa qualité nettement supérieure, la mise à la propriété ne laissa aucun doute…

Une impayable rareté

Autre rappel d’importance. Le négoce bordelais avait, dans les années 50, le privilège d’acheter « sur souche », dès le printemps, lorsque la campagne commerciale du millésime précédent était terminée. Les propriétaires heureux de vendre des vins au printemps à vendanger à l’automne savaient qu’ils allaient pouvoir survivre.

Le Climat

Oui, mais. Le printemps de 1961 fut atroce. Fin avril, le négociant Tastet et Lawton note qu’on « commence… à trouver qu’il a assez plu. » Le temps devint superbe et le négociant écrit le 10 mai que « les gelées ne sont plus à craindre. » Malheureusement, quinze jours plus tard, des trombes d’eau s’accompagnent d’un sérieux refroidissement provoquant une coulure intense. L’Anglais Michael Broadbent certainement le meilleur expert et connaisseur des vins de l’autre siècle raconte la suite ; « Il plut en juillet, trop tôt pour faire gonfler les raisins restants, et août fut au contraire extrêmement sec. Toute l’énergie nourricière du sol se concentra sur des raisins petits et peu nombreux. Enfin, un mois de septembre ensoleillé amena les fruits à pleine maturité et permit aux peaux de prendre un peu d’épaisseur. » Jugement de Tastet et Lawton dès le 19 septembre : « les propriétaires qui récoltent cette année la moitié de la récolte de l’an dernier seront les plus heureux. » Un grand millésime était né, mais avec un faible volume, « 43,7% seulement de la récolte de 1960… » note le professeur René Pijassou, auteur du remarquable ouvrage Un Grand Vignoble de Qualité – Le Médoc.

La propriété ne put fournir les vins qu’elle avait vendus au printemps. Ce fut la fin de la vente sur souche. Et les prix grimpèrent. Les Premiers Crus se vendirent au double de la cotation des 1960. Le vignoble bordelais en général, le médocain en particulier, avait pris son essor. Malgré des baisses normales dues à des qualités exécrables et des événements politiques mondiaux, les prix n’ont cessé de grimper depuis. Hélas.

Les 1961

Le lauréat de cette dégustation

On n’avait aucune habitude des dégustations à l’époque. On ne dégusta pas les vins à l’aveugle, on procéda néanmoins, appellation après appellation et je n’ai pas retenu la liste des nombreux crus, une trentaine, qui furent proposés à nos papilles. Nous fûmes certainement influencés par l’étiquette et les points des dégustateurs en témoignent. Il n’en reste pas moins que le classement des préférés sur tant de vins dégustés reste d’actualité.

Le voici dans l’ordre : Mouton-Rothschild, Pétrus, Margaux, Latour-à-Pomerol, Palmer, Cos d’Estournel, Figeac, Pichon Longueville Baron, Trotanoy, Calon-Ségur, Gruaud-Larose, Magdelaine. J’estime avec le recul, que la connaissance des crus a influencé une partie de dégustateurs et j’accepte sans honte de faire partie de ce groupe. Il n’empêche que la place de Latour-à-Pomerol fut une énorme surprise, une découverte. Le cru gagna à mes yeux la palme du meilleur rapport qualité-prix.

Le meilleur rapport qualité prix

Ces vins-là, aujourd’hui, sont d’une extrême rareté. On les propose occasionnellement dans les galeries anglaises. Ils s’enlèvent à des prix astronomiques. Snobisme de grands fortunés ? A coup sûr. Ont-ils gardé cette immortelle fraîcheur de jeunesse qu’on leur assurait? Nous en reparlerons bientôt, sans négliger les autres millésimes mémorables de la deuxième moitié du vingtième siècle, avec une parenthèse sur ceux qu’on a gommés de nos mémoires, non sans raison. A très bientôt.

Jo GRYN

PS (pour Petit Supplément)

Drinkability et Buvabilité

Les Anglais utilisent couramment ce terme pour désigner un vin correct, buvable, présent, agréable, facile. Je le traduis par buvabilité, néologisme qui dit bien ce qu’il veut dire et auquel Bernard Pivot m’a dit un jour qu’il ne l’aimait pas car ne sonnant pas musicalement à ses oreilles. Cela ne m’interdit pas de l’utiliser de temps à autre.

 

 

 

 

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