On connaît l’expression être dans sa bulle. On connaît moins l’homme qui vit de ses bulles. Et pas n’importe lesquelles, celles du Champagne. Cet oiseau rare se nomme Gérard Liger-Belair (1). Il dirige l’Unité de recherche de la Champagne, un groupe rattaché à l’université de la Champagne. Autant dire que les bulles champenoises coulent à flot dans son quotidien scientifique. On lui doit une centaine d’articles scientifiques sur le sujet !
Il explique, avec un savoir sans égal, l’univers magique qu’est l’effervescence. Il nous entraîne, dans ses écrits, afin de nous faire partager les raisons pour lesquelles l’effervescence se conjugue tout simplement avec le plaisir. Qui oserait prétendre à mieux ?
Nul besoin d’avoir la fibre de la physique pour suivre les conseils que son expérience l’autorise à donner. En somme, il suffit pour les simples amateurs d’aimer le Champagne. L’outil incontournable que chaque amateur possède se nomme la flûte. La rencontre entre le liquide versé et « l’appareil à boire » provoque un choc inévitable.
Quels attributs favorisent ce coup de foudre ? Quels périls empêchent de partager le plaisir ?
Conseils pratiques.
Il faut d’abord savoir nettoyer l’outil. L’exercice est à la portée de tous. Bien que… Pourquoi ne pas écouter Liger-Belair qui précise d’emblée que les imperfections du verre contribuent à l’effervescence autant que « les dépôts laissés par l’essuie à verres. » La leçon de poursuit par l’art de servir : incliner la flûte à 45° et verser précautionneusement le précieux liquide. Sans faire tomber une ou deux gouttes sur la nappe. Et surtout, utiliser un flacon approprié. »
L ‘outil en question se nomme la flûte, de forme allongée. Il en existe depuis le XVIIIe siècle. Dans la première moitié du XIXe, le verre prit la forme et le nom de coupe. Le nom, disait-on, se référait à la poitrine de Mme de Pompadour. Laissons aux légendes le mérite de faire rêver. Les coupes à Champagne ont disparu, seul subsiste le nom. Les sommeliers proposent volontiers une coupe et servent dans une flûte. Les flûtes ont définitivement remplacé les coupes qui traînent dans le fond des armoires et qui servent, très occasionnellement, à recevoir une dame blanche ou une salade de fruits.
La flûte a évolué au fil des décennies afin de devenir l’outil indispensable et optimal du buveur. Des progrès notables ont été accomplis par les grandes et petites marques traditionnelles, autant que par les vignerons. Elles en tirent parti pour délivrer un message publicitaire, leur signature, apposée sur le pied ou le corps, y ajoutant une ou plusieurs couleurs, un clin d’œil anecdotique, une recherche esthétique. Suivons son évolution en rappelant la stupidité de l’assassin, fouet à Champagne, nommé moser autant que mosser, simple bâtonnet, jadis utilisé pour faire disparaître toute effervescence. Cet outil champagnicide est heureusement passé de vie à trépas.
Les Petites et Moyennes

Moët & Chandon, Montaudon
Des petites, choisies au hasard. Sur le corps le nom de la marque. On notera le côté avenant, coloré et festif de celle de Moët & Chandon. Leur hauteur est de l’ordre de 8 cm.

Un rien plus grandes et très légèrement ventrues.
Une belle exception sur la flûte et la bouteille. Créée par une commande du propriétaire Octave Galice à Emile Gallé, elle fut dénommée Belle Epoque. Reconnaissable entre toutes, alors que le nom de la marque ne figure pas sur la flûte.


Le verre sans pied est utilisé lors de réceptions afin que les invités ne puissent pas déposer leur flûte, vide ou pleine, sur une desserte. Les hommes sont favorisés car ils peuvent déposer l’outil dans la poche supérieure de leur veston encore que cet orifice salvateur est inexistant sur les smokings.
L’illustration montre un duo de flûtes à savourer en tête à tête. Ces flûtes particulières portent le nom de trinquette (le plus joli), de cul sec (le plus imagé), de pomponne le moins connu et qui mérite une amusante précision.
« L’étymologie du mot pomponne est incertaine », nous renseigne François Bonal (2) qui ajoute que « le pomponne » pourrait venir de pompon, car « avoir son pompon signifie être ivre, ce qui peut bien arriver avec un verre sans pied que l’on est obligé de vider, faute de pouvoir le reposer sur la table. » Ce qui n’est pas une raison pour être pompette.
Les plus grandes

Le décorum prime sur l’approche du plaisir

Pas de limite à la hauteur. On peut raisonnablement se demander à quelle grande occasion peut servir cette flûte de vingt-huit centimètres de hauteur et d’une centilisation de cinquante centilitres. C’est vraiment le cas de dire que la coupe est pleine. La Belle Epoque montre la différence.
Les fantaisistes

On n’en démord pas, si on l’utilise c’est pour renforcer la pâleur d’un rosé.

La fête colorée saute aux yeux dans cette flûte à pied élargi et sans jambe

La flûte centrale indique une marque non visible sur la photo, Champagne Ruinart
A gauche la fête, plus que jamais. Au centre un pied noir s’éclaircissant vers la jambe. Une barre indique le volume, 10cl. Serait d’origine suisse. A droite, sans marque, seule la base est noire comme pour mieux porter son attention sur la robe du liquide.
Série Collector

La marque a édité, au fil des années, une série de douze bouteilles millésimées, aux flûtes gravées par un artiste célèbre, de Vasarely le premier en 1983, suivi d’Arman, André Masson, Vieira Da Silva, Roy Lichentstein, Hans Haertung, Imaï Toshimitsu, Corneille, Matta, Zao Wou-Hi, Rauschenberg, Amadou Sow et Sebastiao Salgado. Il y a eu, pour leur tenir compagnie, un tirage limité de six d’entre elles, devenues par leur rareté, des flûtes collector.
Les plus belles



Sur le pied, un « S » et Champagne Salon. Le fond de cette rare flûte a la particularité d’avoir été finement éraflée lors de sa fabrication, afin de laisser une trace rugueuse. Cette opération délicate accentue l’effervescence du champagne. A droite, une flûte conçue par les œnologues de la maison. L’inscription Champagne Bollinger figure sur le pied. Un arrondi parfait pour le ventre, afin de retenir la mousse le plus longtemps possible.
Tchin-tchin
La langue française est riche et les mots nombreux pour se souhaiter le meilleur des mondes en trinquant, sans nécessairement utiliser une trinquette. Mais trinquer est une manière de se comporter avec distinction lorsqu’on porte sa main vers la jambe. Sans qu’il soit utile de prononcer un toast, il est bien vu et bienvenu de cogner doucement le ventre du verre tenu vers celle ou celui avec qui on va partager de bons moments. Le conseil que je vous donne est de cogner le corps, lisez le ventre, d’une flûte contre l’autre. La rencontre des verres à cet endroit stratégique est sans aucun risque de casse. Quand vous l’aurez constaté, n’hésitez pas pour un nouveau choc plus vif et placez ensuite votre flûte près de votre oreille pour entendre le joli son créé. Plus sensuel encore, si en plus, votre partenaire tend sa flûte vers votre autre oreille. Surtout, n’ayez pas peur d’avoir perdu quelques bulles pendant cette audition. Il en reste encore des millions dans les verres et la bouteille. De quoi me permettre de vous souhaiter bonnes, larges et nombreuses soifs champenoises.
Jo GRYN
Mes remerciements à Neele Wajnsztok pour ces photos réalisées sans une goutte de Champagne.
- Gérard Liger-Belair Voyage au cœur d’une bulle de Champagne -Odile Jacob 2011
- François Bonal Le Livre d’Or du Champagne – Ed. Grand-Pont
tjrs un grand plaisir à te lire💜🪭🩷
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Merci de cette délicieuse lecture cher Jo!
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