La saga Wynants au Comme Chez Soi

La nouvelle enseigne

            C’est l’histoire d’un petit gars du Borinage qui le quitte, préférant travailler dans des maisons hôtelières plutôt qu’à la mine. On le retrouve à Bruxelles, marié, bientôt père de famille. Il s’appelle Georges Cuvelier et avec sa femme, il s’installe en 1926 au boulevard Maurice Lemonnier, à l’enseigne de Chez Georges. La fortune sourit aux audacieux, sa cuisine sans prétention séduit. On veut respecter la légende, celle d’une cliente habituée qui répète à satiété qu’ici, « c’est comme chez soi ». La formule plaît à Georges qui l’ajoute à l’enseigne.

Georges « Comme Chez Soi »

La « brigade » de cuisine et de salle était petite mais vaillante dans les premiers temps de la maison.

            Du nouveau chez Michelin à la fin de la décennie 1920. Les étoiles encadrées par les points noirs indiquent simultanément les restaurants « possédant une table remarquable » et « les villes décorées de la légion d’honneur ». Prière de ne pas confondre.

Les années 1930

            Du nouveau dans les guides et dans la famille. Pour Michelin, les hôtels auxquels peuvent se joindre une table. Du sérieux chez Georges Cuvelier : sa fille a rencontré un jeune homme appliqué, Louis Wynants. Le mariage est célébré en 1937. Georges décide de migrer à la place Rouppe. Et surtout de garder l’enseigne.

            Le Michelin de cette année innove avec ses trois étoiles. Trois pour « une des meilleures tables de Belgique et du Grand Duché », deux à une « table excellente, mérite un détour » et une enfin « pour une intéressante dans la localité. » Vingt-six restaurants référencés sur Bruxelles. Les tables étoilées représentent « hors classe, la fleur de la cuisine française  . Quelle que soit la région, tout doit y être parfait : cuisine, vins, service ». Le luxe acquiert plus d’importance si l’on admet qu’il n’est plus question du prix des repas. Sept restaurants parisiens répondent aux critères de Michelin, la Belgique attendra. Autre étoile apparue, mais on ne le sait pas encore, la naissance de Pierre Wynants, le 5 mars 1939, six mois jour pour jour avant le début de la deuxième guerre mondiale.

Après la deuxième mondiale 

            Michelin sonne à nouveau les trois coups, avec des naissances progressives. D’abord le guide français en 1945. Le Belge, en retard, couvre les années 1953 et 1954, en format allongé et de couleur rouge . Le Ccs, lui, va bon train.

Pierrot a grandi. L’adolescent est mis à la porte de son école. Un épisode fameux, car Pierre en parle volontiers aujourd’hui, souriant  avec un brin de fière révolte dans la voix, « le directeur assurait que l’élève n’a aucun avenir comme chef ». Il a 16 ans, n’a sans doute plus l’obligation d’aller à l’école. Il s’engage, si on peut dire, au côté de son papa, au Comme Chez Soi. Il sait, sans le moindre souvenir que le Ccs reparaît en 1953 avec une étoile. A Bruxelles, on relève 4 restaurants bi-étoilés 14 à une étoile dont le Ccs, fermé lundi, qualifié de « Petit restaurant classique ». Parmi les spécialités, la sole au riesling qui va traverser les décennies, le homard new-burg et le gibier.

            Un deuxième engagement attend Pierrot, le service militaire . Il se trouve dans un premier temps affecté à un poste qui ne lui plaît pas, demande à être muté dans une unité navigante. En revanche, ce dont il se souvient fort bien, est d’avoir été envoyé ailleurs, ne sait plus où, mais au service patates, pendant quinze jours, comme une punition. Il se retrouve sans trop savoir pourquoi, chef de cuisine d’un dragueur de mines. Premières armes sérieuses de cuisinier pour nourrir un équipage d’une douzaine de marins.

            Le caractère de Pierre est déjà forgé dans l’acier le plus résistant. Voilà qu’il part accomplir d’autres premières armes. A Noirefontaine où il passe 9 mois à L’Auberge du Moulin Hideux, sous la direction d’un grand chef, Raymond Henrion, sans prendre un seul jour de congé. Cette accumulation lui permet de sauter sur une ouverture. Le voici momentanément chef d’un restaurant à Saint-Hubert, en remplacement d’un chef tombé malade. Une parenthèse dans sa vie, un saut de 3 mois dans un hôtel en Angleterre pour apprendre l’Anglais. Il n’a guère de souvenirs de ce trimestre ou de cette langue. On le retrouve à Paris en 1961 dans le prestigieux Grand Véfour où le chef Raymond Oliver, déjà très occupé par une émission à la télévision, laisse les fourneaux à Escoffier. A ce qui est déjà une habitude chez ce jeune homme, est son oubli volontaire des jours de congé auxquels il a droit. Escoffier le recommande à Terrail qui l’accepte pour un mois de stage à la Tour d’Argent, deux semaines au chaud, deux autres au froid. « Cela faisait cinq ans que je n’avais pas pris de vacances », me dit-il en maugréant dans sa barbe, mi-sérieux, mi-sourire à l’appui. 

            Le Club des 33 (1) honore le Ccs d’une visite annuelle, avant même l’arrivée d’une étoile. De nos jours, Pierre parle de ce club avec respect. Voici les agapes  d’un repas joliment arrosé.

Menu du 28 février 1955

Un rare vin andalou pour la mise en forme. C’est, en quelque sorte, l’équivalent d’un Xérès, vinifié à partir du cépage Palomino fino, en blanc et muté. Ces vins et les Madère ont longtemps servi de boisson apéritive. Un jeune riesling avec nom de propriétaire. Superbe choix du Volnay pour le propriétaire et le millésime. Je ne trouve aucune trace du Clos de Fremiet, habituellement écrit Frémiets et recensé comme Premier Cru. Belle finale avec le Lanson millésimé, magnifié par le magnum.

Les débuts

            Il est temps pour le jeune homme de rejoindre son papa, étoilé depuis 1953. Michelin distingue les fourchettes, de 5 à une pour le luxe et les étoiles pour la qualité de la table. Quatre et cinq bi-étoilés selon les années à Bruxelles, le Ccs garde solidement son unique macaron. Michelin ne cesse de nous surprendre dans ses présentations. Le Ccs et le proche Hôtel Bedford localisés dans le centre de Bruxelles en 1958 et ce qu’ils sont de nos jours, se retrouvent, ailleurs, un peu plus loin dans la nouvelle division géographique de la capitale belge, divisée en zones géographiques. le nord, le centre, le sud. Les deux établissements ont été déplacés vers le sud. Comprenne qui pourra : Mme Wynants découvre et s’étonne de cette nouvelle répartition géographique de la capitale belge.

            En 1961 Pierre revient à Bruxelles pour épauler son papa, prend rapidement les choses en main. Le restaurant ferme le lundi. Pierre, fervent supporter du club de football d’Anderlecht est brimé : les matchs se déroulent tous le dimanche à 15 heures. Marie-Thérèse vient à son secours, ce qu’elle confie maintenant : « Je refusais les clients qui arrivaient tard en leur disant qu’on est complet, ce qui donnait l’occasion à mon mari d’aller assister à son match». Le passage des générations s’effectue sans mal. Louis lève progressivement le pied. Léon Léonard (2)  le place  « au faîte de ses connaissances culinaires ». Si « ses préparations ont une constance que la clientèle se plaît à louer », Louis me répond au téléphone qu’il ne sera pas en cuisine lors d’une demande de réservation, et convainc son interlocuteur que son fils travaille aussi bien que lui, si pas mieux ! Pierre ignore cette anecdote. En revanche il se remémore très bien avoir été appelé à cuisiner au Château du Belvédère, résidence de la famille royale belge. Le chef en place était tombé malade. Pierre est invité à le remplacer pendant trois semaines. « Elle était déjà cliente du restaurant » se souvient Pierre ! Louis, ces semaines-là, a assuré le service du restaurant.

Les années 1960

            Les années de la décennie 1960 sont riches d’événements et d’enseignements. Je note, au passage, que Bruxelles n’a toujours pas de table triplement étoilée. On commencera par la rencontre de Pierre avec Marie-Thérèse et l’arrivée, une chose à la fois, de la deuxième étoile dans le Michelin de 1966. Elle s’ajoute dans le ciel de la capitale à trois autres restaurants avec le commentaire sobre de « petit restaurant classique » qui met en avant ses spécialités, la sole à la mousseline au riesling et la sole cardinal. En 1967 Pierre a rencontré Marie-Thérèse à un mariage où il n’avait aucune d’aller. Michelin renseigne en 1968 que le « petit restaurant classique », un des 4 bruxellois bi-étoilés, propose en spécialités les deux soles ainsi que « la mousse de jambon en été ou de bécasse en hiver ».

Deux ans après leur rencontre, Pierre se fiance avec Marie-Thérèse. Le déjeuner se fête à  l’étoilé Weinebrugge à Bruges. La décennie se termine par le mariage qui ne se déroule pas au Ccs. Je reviendrai sur ces agapes.

Une très grande décennie

1972

            Du nouveau : La Villa Lorraine est promue à trois étoiles, premier restaurant hors France au sommet. Dans ce même guide, autre première, le nom des chefs figure à côté du nom de l’établissement. Le Ccs figure parmi les six restaurants bruxellois bi-étoilés.

1974

            Louis décède en 1973. Le Club des 33 revient au Css l’année suivante. Le brigadier, comme on nomme le membre en charge du repas, félicite Pierre « qui assume seul, pour la première fois, une réunion des 33 » et ajoute, enthousiaste, que « la réussite de ce soir (est) digne de la tradition familiale ». Le cuisinier avait signé un bouillon de moules, du bar au basilic, des noisettes de chevreuil Pierre Wynants. Le succès se confirme par cette indication 1974 du Michelin : « Nombre de couverts limité – prévenir ».

1975

Ce n’est pas tout ! Le guide Gault-Millau le tient en si haute estime qu’il lui décerne la Clé d’Or accolée à une note de 17/20.

Des magnums de Dom Pérignon pour rassurer les amateurs , il y en aura pour tout le monde. « Les Pucelles » sont considérés comme un des meilleurs Premiers Crus de la commune et les vins du domaine Leflaive sont des pépites. Il est évident que ce sont des mises au domaine. En revanche l’indication M.C. est utile car il existait des mises belges lors de la précédente décennie. Ce sont de vieilles vignes complétées à l’époque par un tiers du Premier Cru Les Arvelets.

            Tout n’est cependant pas rose et caviar cette année-là. Confidence inédite : Pierre et Marie-Thérèse me confient, après s’être consultés en ma présence, que Pierre a souffert d’un cancer de la gorge. Il a été pendant six semaines, chaque matin, à l’hôpital pour recevoir des rayons, revenait au restaurant et travaillait comme si de rien n’était. Seule concession, confie Marie-Thérèse, le refus de clients qui arrivaient sans avoir réservé. Pierre parle de difficultés accrues à la suite de sa perte de goût. Cinquante ans plus tard, il est toujours sous surveillance, se plaignant à nouveau d’une perte de goût.

1976

            Une très, très grande fête, celle que Pierre et Marie-Thérèse organisent pour fêter le jubilé du restaurant. Y furent conviés les plus grands chefs français. Certains ont laissé leur commentaire sur le menu : Bocuse, Chapel, Haeberlin… Sur les deux pages centrales du menu, la signature princière d’un invité, Albert de Belgique.

Pour Gault-Millau, « peut-être un génie de la « nouvelle cuisine ». Sa note monte à 18/20.

Menu du 27 septembre 1976

1977

            Le Ccs rejoint l’association des Grandes Tables du monde (Traditions et Qualité), grâce au parrainage de Marcel Kreusch. « Cela m’a permis de côtoyer les plus grands chefs du monde». Il entre ensuite dans le bureau de cette association dont il restera un membre actif pendant un tiers de siècle.

Un menu festif superbement arrosé. On aimerait savoir qui furent les « Monique et Hubert » vedettes du pigeonneau, autant que le grand Pomerol.

Menu du 10 mai 1977

Mumm à l’honneur avec son Crémant qui n’était sans doute pas du crémant mais un champagne du village de Cramant. La Cuvée René Lalou est la bouteille de prestige de la marque. Les mentions M.C.et M.O. sont encore spécifiées alors que les mises au château et à la propriété sont quasiment la règle. Le millésime de Pétrus est resté longtemps considéré comme le meilleur du vingtième siècle. On s’est certainement délecté du grand Bourgogne comme du  « jeune » et inégalable Sauternes.

La qualité prime la quantité. Krug ouvre le bal à l’hôtel de ville d’un rare Crémant, non millésimé. Richard Juhlin, reconnu comme l’un des meilleurs connaisseurs de Champagne, raconte qu’il a été développé de manière éphémère et limitée avant et après la guerre, puis seulement pendant quelques années entre 1974 et 1978, avant l’interdiction de l’utilisation des mots dans le vin mousseux de Champagne. Le Mumm est une des premières cuvées émise par la marque en hommage à son fondateur. On sait que Léon Beyer a été omniprésent en Belgique pour sa marque. Il a été aussi un des premiers vignerons à élaborer des Vendanges tardives et Sélection de Grains nobles. La cuvée spéciale fut vraisemblablement une décision de vouloir un riesling retenu pour sa qualité de vin sec. Voir le Haut-Brion en sélection présage un rationnement à un petit verre par personne. De quoi supposer que Château Giscours, un Margaux, fut servi en abondance. Le millésime 1926 fut longtemps considéré comme une énorme réussite et ces vins, vendus à « prix d’or », répondaient à la demande à la suite de plusieurs millésimes médiocres. Un grand cru bourguignon pour conclure en beauté.

Un changement de taille : le format long de 1977 fait place à celui qui a toujours cours.

En couverture cartonnée

Curieusement le guide n’indique pas le nom de tous les chefs étoilés. Le Ccs signale régulièrement mais pas systématiquement les filets de sole parmi ses spécialités. Cette mention apparaît, sobrement, à côté de gibier.

1979

L’événement tant attendu se produit en 1979 : Michelin décerne sa troisième étoile au duo Pierre Wynants – Comme Chez Soi ! Elle  se méritait depuis longtemps assuraient les fidèle clients. « Un inspecteur nous a prévenus un peu à l’avance », sourit fièrement Mme Wynants. Les nouvelles spécialités ont nom « Les mousses Wynants, le suprême de turbot Comme Chez Soi, le pigeonneau farci diamant noir ». Pierre peut avoir de l’humour, Michelin aussi : le restaurant s’auréole d’une promotion supplémentaire de « décor rétro ».

La décennie suivante

1982

            Aucune indication sur les circonstances de ce menu réalisé au Ccs

Menu du 23 mai 1982

On place sans hésitation ce champagne, apéritif en cuvée Ccs, millésimé sur le consommé d’écrevisses. Il laisse logiquement la place à un muscat heureusement sec, rare vin de qualité pour accompagner les asperges. On fait honneur au Premier cru de Bourgogne venu des Hospices de Beaune. On termine en beauté avec des Mises de Château généralisées en ces années, mais on aurait pu accoler P.C. pour rappeler ce beau Premier Cru dans un millésime médiocre où les seuls Sauternes ont su tirer leur épingle du jeu.

1983 1984 1985

            Michelin décerne une troisième étoile à Romeyer, « belle demeure, jardin avec pièce d’eau », la Villa est « classique, élégant ». Rien sur le Ccs. Bruxelles compte 26 restaurants étoilés, 28 l’année suivante. Ils sont 29 en 1985, année de la mort de Marcel Kreusch, ce qui explique que la Villa se retrouve avec deux macarons.

De son côté, le Ccs est promu dans le Gault-Millau de 1984 reconnu dans « le club des quatre toques, avec 19/20 aux côtés des Bocuse, Guérard, Chapel et autres Girardet ». On ne peut qu’applaudir des deux mains. La mention à la fin des éloges ajoute, en caractères rouges « Meilleur repas de l’année ». Une conclusion d’un ordre différent dans le 1985, adressée à Mme Wynants, « attentive à tout, c’est, elle aussi, une maîtresse de maison « quatre toques ».

1986

            Parmi les spécialités de son restaurant on lit suprême de bar à la vapeur. Je m’étonne auprès de Pierre qui s’insurge : « ce bar est une dénomination, ni une spécialité, ni une préparation. Ce n’est pas moi mais le guide qui a inscrit cela ».

1987

            Le restaurant vit un week-end historique (3). En présence de Pascal Ribereau-Gayon, doyen de la faculté d’oenologie de Bordeaux et d’Alexandre de Lur Saluces, une cinquantaine de millésimes du Château d’Yquem sont dégustés. 

1988

            Au Gault-Millau, le Ccs rejoint le club très fermé des « super-toqués , dix en France, un en Suisse et Pierre Wynants , créateur « d’une irrésistible cuisine ».

1989

            L’année des grands travaux. Michelin ne se montre pas avare devant la nouvelle décoration. On ne peut que reprendre ces compliments : « L’atmosphère Belle Epoque, restituée dans un décor Horta, se prête admirablement à l’interprétation d’un talentueux répertoire culinaire. Saveurs du terroir. Cave d’exception ».

Des compliments sans fard

Comprenne qui pourra car les fourchettes restent tristement en noir. On ne pourrait refaire ces travaux à notre époque tant nous avons fait appel à un bon nombre d’artisans, sous la conduite de l’architecte Robert Mahieu, raconte Marie-Thérèse qui rappelle cette savoureuse anecdote : «  Le nom des signatures était collé sur les murs de briques. De la cuisine. On en a fait des photocopies, réalisé des plaquettes et on ne peut plus en ajouter car l’effet ne serait pas identique. Un bon client y ajouté la sienne et s’est étonné de ne plus la revoir lors d’une autre visite. On a dû lui raconter, comme un bobard, qu’on avait eu un accident…

Gault-Millau décuple son enthousiasme, parlant du « seul musée de Bruxelles où il faille réserver sa place plusieurs semaines à l’avance, » la salle « petit mémorial en hommage à Victor Horta, », ces plats « dont les saveurs dépassent tous les superlatifs… la belle Marie-Thérèse et René Gorissen l’incollable sommelier… la table d’hôte dont l’accès y est encore plus difficile qu’au paradis ».

On veut revenir sur ce décor exceptionnel en laissant la place à ces spécialistes de l’art nouveau que sont Jean-Jacques et Brigitte Evrard (4) après leur découverte de la salle, un demi-jubilé après sa création :
« La décoration est vraiment incroyable, néo-art-nouveau, réalisée près de 100 ans après les premières authentiques. Bien sûr les spécialistes ne se laissent pas duper, mais les autres, nombreux, sont convaincus que ce décor est d’époque et c’est très bien ainsi… Ceux à qui nous en avons parlé ne croyaient pas nos propos concernant la relative jeunesse des boiseries et vitraux ».

La décennie 1990

            Les fourchettes du confort priment sur le nombre d’étoiles

1990 1991

            Six restaurants bruxellois remarqués par des fourchettes rouges, comme un bonus pour la qualité, le charme, l’élégance de leur décor. Marie-Thérèse s’insurge avec insistance, ne comprenant toujours pas pourquoi les fourchettes restent péniblement noires après les transformations réalisées l’année précédente. Un mécontentement tenant de l’injustice, persiste-t-elle, comparé aux autres colorées de fourchettes rouges pour leur atmosphère.

Gault-Millau a l’enthousiasme des mots : « Dommage que cela ne se fasse pas d’applaudir au restaurant. Chez Pierre Wynants, il y aurait tous les jours du bis dans l’air ».

1992

            Le restaurant voit une douzaine d’amateurs réunis autour d’une cinquantaine de millésimes de Pétrus (3). Pierre Wynants se dépasse, comme à son habitude.

1994 1995

            Du rouge enfin pour les fourchettes du Ccs. Trois pages sur Bruxelles, ses 25 tables étoilées et trois réservées aux types de cuisine,18 au total, dont les cuisines « nationales » qui s’étendent de la chinoise à la vietnamienne. Les trois étoilés dont le Ccs ne sont cités dans aucune catégorie. On peut s’en étonner.

Pour Gault-Millau, le Ccs toujours au sommet avec sa note de 19.5/20 et Pierre Wynants qualifié de gloire nationale, au même titre que Girardet en Suisse.

1996

            Du changement chez GaultMillau avec la suppression de la cote de 19.5/20. Douze chefs français deviennent les leaders français. En Belgique, le Scholteshof  atteint également ce score, comme « Pierre Wynants qui restera, des années et des années, le cuisinier intransigeant, créateur abonné aux saisons, pointilleux et, enfin, secondé au fil du temps qui passe par son gendre Lionel, tandis que l’exemplaire Marie-Thérèse laisse sa fille Laurence, offrir son sourire d’accueil aux clients heureux d’avoir réservé une table des semaines à l’avance ».  Marie-Thérèse confie avoir été souvent « terrorisée » par des habitués qui commandaient toujours les mêmes entrée et plats, sans jamais essayer les incessantes créations de Pierre.

1997

            Bibendum, né l’année du premier guide, a enfin un métier : il « sélectionne des établissements proposant, pour un rapport qualité-prix particulièrement favorable, un repas soigné » . Bibendum et le mot repas, en rouge, font ressortir ces tables, au nombre de quatre pour tout Bruxelles.

Une autre décennie

            Elle débute par deux établissements tri-étoilés sur Bruxelles, Bruneau (Jean-Pierre) et le Comme Chez Soi de Pierre Wynants.

2000

            Un clin d’œil familial pour un dessert cité en spécialité : le croustillant petit Loïc, prénom du petit-fils de Pierre.

On retient une soirée tout simplement exceptionnelle. On aimerait se rappeler les circonstances qui ont justifié un tel festival de plats de rêve et de bouteilles hors du commun pour les accompagner.

Légendaire fête du 9 septembre 2000

            Des vins hors du commun, tous meilleurs les uns que les autres. On n’arrête pas de saliver car chacune de ces bouteilles suffirait à notre bonheur. Un anniversaire pour cette dame née en 1948. Qui oserait répéter que la perfection n’existe pas dans ce monde ?

La Cabotte est une petit parcelle située juste en-dessous du Montrachet, qu’un chemin sépare du Chevalier. On raconte que le père Bouchard l’incorporait dans le Montrachet « du temps bien avant les décrets d’appellation ». Joseph Henriot a tenu à garder,avec raison, l’individualisation de cette parcelle. Au jeu des millésimes, le Bâtard 1985 tenait certainement la dragée haute aux deux autres, bien qu’ils fussent servis en magnum. Les 1948 de Bordeaux avaient un fort belle tenue, mais coincés malheureusement entre deux millésimes légendaires, ce que confirmaient les 1947. Le Graal devenu réalité en finale sauternaise.

2001

            Un grand anniversaire, celui des 75 ans du Comme Chez Soi, dédié à Hélène et Georges, Simone et Louis.

Menu du 19 novembre 2001

Une entame en force. A cette époque, Dom Pérignon est encore dépendant de Moët et Chandon. La « Réserve Personnelle » de Trimbach est un Alsace bien sec. Le bourgogne est le dernier millésime vinifié par Jean-François Coche Dury, une des meilleures signatures de l’appellation. Le Bordeaux est un Cru Classé de Saint-Emilion. Grande signature, à nouveau, pour l’Hermitage . On a assurément le choix entre les digestifs.

2003 2004 2005

            Deux restaurant bruxellois tri-étoilés, Bruneau et le Comme Chez Soi, chez qui « l’atmosphère Belle Epoque, restituée das un décor Horta, se prête admirablement à l’interprétation d’un talentueux répertoire culinaire ». On ne compte que 19 tables étoilées à Bruxelles, dans le guide 2003. Multiples changements l’année suivante. La capitale est réduite à une seule table tri-étoilée, le nombre d’établissements étoilés grimpe à 23, mais la salle du Ccs pâtit d’une « salle à manger hélas un rien exiguë. » C’est vrai commente Marie-Thérèse, « il s’agissait d’une autre époque, les clients acceptaient d’être serrés comme des sardines ».

2006

            Troisième année qui voit le Ccs seul bruxellois triplement étoilé, complété de 3 tables à 2 étoiles et 11 à un macaron , soit 15 seulement pour la capitale de l’Europe. Mais que se passe-t-il à la table de la place Rouppe ? On lit « atmosphère Belle Epoque restituée dans un décor plagiant (c’est moi qui souligne) avec bonheur le style Horta. Préparations classiques (je souligne), tables hélas un rien exiguës.

2007

            Pierre Wynants se déplace à Paris à l’occasion de la sortie des guides. Il y apprend la perte de sa troisième étoile. Sous le choc, il téléphone à Marie-Thérèse pour lui annoncer la mauvaise nouvelle. Elle lui répond : « Poeske (4), il y a d’autres valeurs dans la vie ».

C’est le mot de la fin.
Rideau.

Epilogue

Peinture de Françoise Gérard

2026

            Comme un bis au théâtre, le rideau se relève. Le restaurant fête son premier centenaire, qui plus est, dans un exemple unique et exceptionnel de continuité familiale. Lionel Rigolet, 56 ans, est aux fourneaux, magistralement aidé en salle par Laurence, son épouse, 55 printemps, fille de Pierre et de Marie-Thérèse. Elle sait de qui tenir. La saga  familiale est loi d’être terminée. Loïc, leur fils, 27 ans, seconde son père.

Tous s’activent et préparent les festivités de 2026.

Jo GRYN

(1) Le Club des 33 fondé en 1933 -une première réunion eut lieu en décembre 1932- compte 33 membres, se réunit vingt fois par an, dix fois à déjeuner, dix fois à dîner. Il est l’équivalent du Club des Cent français et a « pour objet de sauvegarder et de propager les traditions « de la cuisine en l’honneur en Belgique.

(2) Nous reviendrons ultérieurement sur ces deux vins impériaux

(3) Comme chez Soi  1926-1976 .

(4) JJ et B Evrard, éditeurs du site admirable-artnouveau.be

(5) Signifie en Bruxellois, Chou ou poussin.

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