POUILLY FUISSE LE CLOS REYSSIER – GEORGES DUBOEUF

UN VIN
UNE HISTOIRE

On naît dans la vigne depuis le XVe siècle dans la famille Dubœuf, originaire de Chaintré, commune mâconnaise posée à une lieue de Pouilly, en Saône et Loire. Les transmissions ont eu lieu de mère en fille jusqu’au vingtième siècle quand une descendante Berthilier épouse un Lyonnais, Jean-Claude Dubœuf. Le couple aura trois enfants, Simone (1920), Roger (1922) et Georges qui arrive en 1933.

La famille Dubœuf apparaît
La famille Dubœuf apparaît

La famille exploite une dizaine d’hectares sous la conduite très professionnelle de Roger, reconnue par ses collègues. Georges rejoint l’exploitation dans les années 1950. Il sera le commercial, celui qui a des idées pour la vente. Son dada est la mise en bouteille des vins familiaux, alors que le négoce des vins du Beaujolais et du Mâconnais a les faveurs des grands négociants. Georges estime qu’il vendra mieux ses vins en visitant les nombreux cuisiniers de cette gourmande région avec des mises en bouteilles familiales. On ne s’étendra pas sur les différentes péripéties qui aboutissent à la mise « maison », comme le préciseront les étiquettes de leurs diverses appellations.

L'étiquette parle d'elle même
L’étiquette parle d’elle même

Parmi celles dont la famille est propriétaire, le Pouilly porte le flambeau et rencontre les faveurs de la restauration. Sa réputation va s’étendre progressivement jusqu’à Lyon, déjà capitale de la gastronomie.

LE BEAUJOLAIS NOUVEAU

On est encore loin, néanmoins, d’une renommée à l’échelle nationale. Il est cependant une appellation qui concerne particulièrement les Beaujolais et Beaujolais Villages. Un décret de 1951 en autorise la commercialisation à partir du 15 novembre. En réalité ce décret en corrige un datant de la guerre, de Pétain donc. Il servait à abreuver les soldats allemands dès novembre. On n’allait tout de même pas conserver cette initiative du régime de Vichy qui obéissait aux exigences nazies. Les vignerons du Beaujolais auront la chance de bénéficier de cette libéralité qui conduit leurs vins à des courses effrénées. Les camions auront l’autorisation de quitter Villefranche sur Saône le 15novembre à minuit pile. On débouchera les premières bouteilles avant le lever du soleil à Paris. Bruxelles attendra l’heure de l’apéritif pour en faire de même. On n’ose écrire que des avions lourdement chargés volent à toute vitesse pour atterrir, qui à Londres, là à New-York, bientôt au Japon… C’est la fête pour des millions de dégustateurs qui boivent sans modération ces vins gouleyants, de la première à la dernière goutte. La législation européenne change une partie de cette règle. Elle autorise le transport de ces « marchandises » sans qu’on puisse les consommer avant le troisième jeudi de novembre. Les vins du Beaujolais auront perdu la frénésie ludique et folklorique de la course. La presse s’empare de la simultanéité des arrivages. Les concours de dégustation vont bon train. Les vins Dubœuf sortent souvent du lot.

UN INCIDENT BIENVENU

Revenons à nos moutons d’après-guerre. Les vignerons ne roulent pas sur l’or, loin de là. Une distraction de Roger risque de coûter cher à la famille. En 1957 Roger reçoit des visiteurs américains en l’absence de Georges. Ils sont intéressés par le Pouilly. Regret de Roger : la famille n’a plus rien à vendre. Contrariété de Georges ; l’acheteur potentiel a heureusement laissé sa carte. Il est américain, vit à Bordeaux. Georges lui explique au téléphone qu’il reste quelque six cents bouteilles de leur Pouilly. L’affaire est conclue.

Clos Reyssier LE CLOS
Clos Reyssier LE CLOS

Georges charge ses vins dans sa camionnette, y ajoute un matelas pour pouvoir dormir, emmène sa femme Rolande, enceinte. Il n’a jamais raconté les secousses de son voyage. Il arrive enfin à Bordeaux, au Château Lascombes, deuxième Cru Classé de Margaux où l’accueille une personnalité hors du commun, le propriétaire Alexis Lichine. Cet Américain est amoureux des vins de France qu’il s’attache à faire connaître à ses compatriotes. Il possède un autre Cru Classé auquel il laissera son nom, Prieuré-Lichine. En plus d’être négociant et importateur aux Etats-Unis, il s’attachera plus tard à faire découvrir les régions viticoles françaises. Il devient en somme un pionnier de l’œnotourisme. Il rédigera enfin une fameuse Encyclopédie des Vins et Alcools du Monde, Encyclopédie des Vins et Alcools du Monde. Si on veut croire que Rolande a bien dormi dans un vrai lit et non dans la camionnette, les deux hommes ont discuté vins une grande partie d’une nuit largement arrosée.

L’accord commercial a de quoi exciter Georges. Lichine fait confiance au nez de Georges pour sélectionner et acheter les meilleures cuvées du Mâconnais et du Beaujolais à la condition que Georges assume le sérieux de la qualité de la mise, habituellement laissée aux négociants de la place.

UN NOUVEAU METIER

Voilà le vigneron lancé dans une nouvelle aventure. Franck Dubœuf écrit (1) que Georges « a imaginé une chaîne mobile de mise en bouteille à « façon » c’est à dire à la demande. Il prend la forme d’un matériel roulant qui permet de s’installer dans la cour du château. » Son fils Franck parle d’une « maison de façonnier-embouteilleur. » Georges m’a raconté que le plus ardu fut de se faire légalement reconnaître comme embouteilleur à façon, non pas tant par ses clients-vignerons mais par les autorités. Raison toute simple : ce métier n’existait pas! Donc il n’était pas reconnu. Confidence : il  a dû soupirer puisqu’il n’était pas interdit !

Georges Dubœuf
Georges Dubœuf

Le travail est clair : Georges visite le vignoble, se rend chez un vigneron de grand matin, hume un ou plusieurs échantillons. Si ses narines frémissent, se dilatent discrètement, il ajoute à son analyse une gorgée qui parfume son palais, une toute petite qu’il recrache immédiatement. Le chardonnay livre son expression fruitée, le gamay en délivre une autre, à chaque fois différente selon l’origine et l’appellation. Il navigue à l’aise parmi les Beaujolais et Beaujolais Villages, fait défiler les crus. La bouche confirme ce qu’il a ressenti. Il va faire affaire avec le vigneron dont il va commercialiser le vin à la condition d’en effectuer la mise en bouteille. C’est ainsi qu’il peut proposer ensuite à la vente différents vins avec le nom du propriétaire sur une seule appellation. Le succès suit. Osons tout de même l’écrire : il se met à mal avec des vignerons dont il n’a pas apprécié la qualité à leur juste mesure.

Il se lie avec un chef étoilé, Paul Blanc, ensuite avec le neveu de ce dernier, Georges Blanc, tisse des liens d’amitié avec Paul Bocuse. Tous reconnaissent que son « nez » de dégustateur est exceptionnel et impeccables sont ses mises. Il n’a jamais pensé à assurer son sens de l’odorat comme le fera l’Américain Robert Parker bien plus tard. Georges s’est lancé à la conquête du monde par ces gens qui aiment partager les plaisirs de la dive bouteille. Il ne privilégiera cependant pas son Pouilly-Fuissé du Clos Reyssié (sic). Les raisons sont multiples : d’abord la famille n’en possède que 1,5 hectare sur la quinzaine du Clos et la demande pour cette « tête de gondole » mâconnaise est insuffisante pour répondre aux gosiers amateurs d’un superbe chardonnay. Devenu Roi du Beaujolais avec sa sélection des crus et des blancs, Georges crée plus tardivement un hameau du vin à Romanèche-Thorins, musée initiatique, superbe étape oenotouristique avant la lettre. Des dizaines de milliers d’amateurs le visitent chaque année.

UN CLOS DEVENU PREMIER CRU

Dernière cerise sur le gâteau. Il aura fallu une dizaine d’années de travail de l’inter profession pour que certains climats de Pouilly-Fuissé soient reconnus comme Premier Cru.

La bouteille avec le millésime 2020
La bouteille avec le millésime 2020

Le décret est validé en 2019 pour le millésime 2020. Le Clos Reyssier (cette orthographe est devenue la seule admise) figure parmi les Premiers Crus. Ce vin se mérite, aujourd’hui comme il y a soixante ans.

Père et fils
Père et fils

Georges est décédé en 2020. Il aura connu la joie ultime de cette reconnaissance. Son fils Franck gère à présent cette importante entreprise au sein de laquelle le Clos Reyssier s’inscrit parmi les meilleurs chardonnays de la grande Bourgogne.

Jo GRYN
  • Les Cahiers de Solutré – Ouvrage collégial 2022

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