1926 – Le millésime des Francs Buveurs

L’année s’est annoncée sans surprise majeure, sans élections municipales dans l’Europe occidentale, sans tsunami. Un problème majeur, économique avec la prohibition aux Etats-Unis qui handicape méchamment les exportations.

Sept chiffres si on fait le compte en chiffres romains, comme un bon record :  MCMXXVI. On retiendra dans le domaine qui nous intéresse, celui des arts de la table, de la gastronomie et du vin, la naissance de Paul Bocuse le 11 février.

Les cinq grands de Bordeaux se remuent

A Bordeaux le « groupe des cinq » comprend Margaux, Lafite, Latour, Haut-Brion, Mouton-Rothschild précurseur en ce domaine grâce à l’action de Philippe de Rothschild en fait partie. Ils se sont mis d’accord, non sans mal, pour que la totalité de la récolte soit mise en bouteilles au château. On ne s’étonnera pas que Bertrand de Lur Saluces, propriétaire d’Yquem, fasse partie de ce groupe des super-grands.


Pour les rouges il fallait être négociant et peut-être malfrat pour vendre ces cinq vins historiques en mise belge par exemple, comme ce fut souvent le cas. Cette mesure subsista longtemps pour les grands de l’autre rive, tels Pétrus, Ausone, Cheval Blanc …

Les 1924 et 1925 se vendirent chers, très chers. Comme si la hausse des cours ne se suffisait pas à elle-même, les 1926 connurent une nouvelle hausse, spectaculaire. L’incomparable historien que fut René Pijassou (1) cite une hausse pour Mouton-Rothschild 1926 de « quatre fois le cours des 1925 et cinq fois celui des 1924 ». On n’a pas cogné plus fort depuis. D’autant plus que le krach puis les années 1930 enchaînèrent des qualités décevantes, la deuxième guerre mondiale n’arrangea pas les choses et les années qui suivirent furent tout autant consternantes. Elles eurent pour conséquence que la folle ascension des 1926 resta sur le podium des prix jusqu’au renouveau de la deuxième moitié des années 1950.

Tastet Lawton notent en octobre que « les premiers renseignements sur les vendanges sont franchement mauvais concernant les quantités qui seront certainement moindres encore qu’on ne le supposait ».

Le jugement sur ce millésime lors d’une dégustation en mars 1927 fait ressortir « une amélioration… nettement favorable pour les 1926, abstraction faite pour des prix d’achat qui restent exagérés ». Les décevants 1927 les amènent à signaler, en décembre, que « l’intérêt se porte sur les 1926 bourgeois et artisans ».

Mes notes de dégustation sur les Premiers, dans les années 1980 et 1990, retiennent, Mouton sans envergure, Ausone moyen et supérieur à Cheval Blanc, Pétrus une fois décevant et une autre bouteille en belle forme. Ni Lafite ou Haut-Brion dégustés, Latour n’a pas laissé de grand souvenir. Si Yquem s’est offert le luxe de s’afficher comme simplement moyen, il faut retenir le superbe Margaux 1926.

L’almanach du Franc Buveur 1926

Heureusement, on se sent réconforté à lire l’Almanach du Franc Buveur (2) qui s’ouvre par cette indiscutable prophétie qui veut que « Faire aimer le bon vin est l’œuvre la plus belle et la plus digne d’encouragement ». Les chantres anciens du jus de la treille ont nom Pasteur, Rabelais, Stendhal, Voltaire, les Rois de France, les journalistes du Canard Enchaîné qui célébrèrent longtemps le Juliénas,

Pour les joyeux buveurs

Le nom d’André Simon, annoncé comme principal rédacteur servit de déclic à la publication. Ce gastronome, écrivin, auteur à succès de nombreux livres, président de la Wine and Food Society fut le responsable actif de cet almanach des Francs-Buveurs. Grâce à l’aura de son nom, le succès fut immédiat et de nombreux collaborateurs participèrent à l’aventure. On osait encore, sans honte et sans réserve, faire l’éloge de l’ivresse. Pourquoi s’en cacher ? La misogynie fait partie des mœurs de l’époque. On retiendra cette seule prédiction astrologique du mois d’avril qui prédit que « les femmes seront versatiles, bien faites et buveuses de cocktails ».

Frontispice de Daragnès

On préfère de loin, lire sans partager leur jugement professionnel que « les vins de Saint-Emilion sont plus corsés et plus bouquetés que ceux de Pomerol : ils n’ont pas toujours plus de charme, mais ils ont plus de race ».

Michelin à la recherche de ses étoiles

On n’oublie pas le passé récent comme le montre le rappel touristique pour l’étoile. Des villes gagnent une étoile ayant des « curiosités intéressantes » et 2 étoiles aux « curiosités tout à fait remarquables ». En 1925, 25 ans après sa naissance, Michelin passe à table dans une hiérarchie compliquée, mêlant des étoiles encadrant des points noirs.

Etoiles et points noirs

On s’attablera d’abord aux tables composées de 3 étoiles entre deux gros points noirs  ●xxx●, sachant qu’on est dans « un restaurant de tout premier ordre », tandis qu’il s’agit d’un « restaurant de belle apparence » si les deux étoiles sont entre 2 points noirs. De quoi s’agit-il si un seul point noir est entouré de 2 étoiles ? Ne craignez pas de déchoir, vous êtes tout de même dans un établissement « renommé pour sa table », tandis que  2 étoiles vous accueillent là où c’est « moyen ». Au bas de la hiérarchie, une seule étoile remplit sa fonction pour ceux que Michelin qualifie de « simples, mais bien tenus ». La simplicité des sigles n’est pas encore à l’ordre du jour. Lisez attentivement les légendes si vous êtes un nouvel utilisateur. Les dernières éditions ne vous aideront guère. La simplicité des sigles n’est pas encore à l’ordre du jour. Courage, on s’en approche.

Il n’y a pas que les Bordeaux qui crèvent le plafond des prix. Le guide Michelin France, gratuit à ses débuts, passe de 10 frs en 1925 à 15 frs en 1926. Même hausse pour le Guide belge, 5 frs dans sa quinzième édition, celle de 1924 et 8 frs dans la 16ème datée de 1926. Michelin Belgique a fait l’impasse sur l’année 1925.

En 1926, les points noirs n’ont pas encore permuté avec les étoiles. Ce sont donc les premiers qui répertorient la qualité sur Paris, classés par zone. On compte 6 tables à 3 points noirs. On note qu’on trouve davantage d’hôtels répertoriés que de restaurants et on observe un nombre considérable d’adresses de garages et d’agents.

Deux lignes pour conclure 1926 : le dénommé Georges Wynants a ouvert un restaurant au Boulevard Lemonnier, Chez Georges. Ses clients estiment qu’on y mange comme chez soi. C’est le nouveau nom de l’enseigne. On vous a raconté l’épopée du Comme Chez Soi qui fête son centenaire ce printemps 2026 avec les 4ème et 5ème générations aux fourneaux. 

Jo Gryn

(1) Un Vignoble de qualité, Le Médoc (Tallandier 1980)
(2) Léon & André L. Simon (Le Livre 1926)

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